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Alors qu’aujourd’hui certains menacent d’y dresser des frontières imperméables et d’y ériger des murs infranchissables, entre États-Unis et Mexique, il n’y a qu’un seul territoire singulier qui n’appartient vraiment ni à l’un ni à l’autre, mais au deux, à leur métissage, à leur “indianité”, et dont témoignent des récits, des existences, des photographies, voire des légendes qui perdurent depuis des siècles. Mais qu’elle se matérialise par une montagne, une vallée, un fleuve ou une simple ligne de pierres ou une trace dans le sable, la frontière est toujours séparation et désirs de franchissement, attentes et rêves d’au-delà. Et si elles suscitent ainsi des envies de passage, elles éveillent également des soifs de transgression, tant les curiosités sont grandes d’aller voir et de vivre ce qui commence derrière la ligne.

À la fin des années 1960, le photographe français Bernard Plossu découvre les États-Unis depuis le Mexique où une partie de sa famille a émigré, et où il a initié quelques années plus tôt, dans le Chiapas, une pratique photographique. Bill Coleman, un de ses plus fidèles amis, sera son passeur et guide. Au milieu des années 1970, il pose ses valises au Nouveau-Mexique et y fonde une famille. Sa pratique photographique y prend une nouvelle ampleur face à l’immensité et la diversité des lieux qui s’offrent au regard de l’artiste qu’il est en train de devenir. Et Bernard Plossu d’approfondir au fil du temps cette écriture de la rencontre et du sensible qui le caractérise, en particulier à travers ces tirages couleurs Fresson qu’il affectionne tout particulièrement. Il éprouve néanmoins le besoin de revenir sur les lisières de ce Mexique qui continue de le hanter. Et le voilà en route vers le Sud, du côté de “la frontera”, en 1974 notamment, afin d’enregistrer les bruits de la vie mexicaine vis-à-vis du silence du conformisme américain, mais également la précarité, la pauvreté et le désenchantement communs aux deux pays. « On ne prend pas une photographie, on la “voit“, puis on la partage avec les autres. Je pratique la photographie pour être de plain-pied avec le monde et ce qui se passe. » Aussi les photographies de Bernard Plossu s’apparentent-elles à une expérience existentielle, un récit initiatique autant que le journal de bord de son voyage de près de quinze ans dans l’Ouest américain, et dont le fil s’étire à l’infini comme ces longues routes américaines qui traversent le territoire en se jouant des frontières. « En photographie, on ne capture pas le temps, on l’évoque. Il coule comme du sable fin, sans fin, et les paysages qui changent n’y changent rien. »

Pour le photographe américain Mark Cohen, le parcours sera inverse. Alors qu’au milieu des années 1980 Bernard Plossu quitte définitivement le territoire américain pour revenir en Europe, Mark Cohen initie lui, de 1983 à 2003, une série de huit voyages au Mexique qui le mèneront tour à tour à Mexico, Veracruz, Campeche, Oaxaca, ainsi que dans le Yucatan. Même s’il dit l’avoir photographié exactement de la même façon que Wilkes-Barre, sa ville natale, son Mexique est traversé d’une énergie sourde et tendue, presque intériorisée, comme s’il s’était laissé happé par ce qui était là, sous ses yeux, tout au long de ses déambulations urbaines. Car, de l’autre côté de la frontière, ce n’est plus lui qui mène le bal, et de par ce renversement des rôles, son objectif en saisit la vie autrement : des détails infimes, des arrangements minuscules, des attitudes singulières, des gestes suspendus, des regards furtifs, le tout traduit selon des nuances de gris presque poussiéreux plutôt que des contrastes tranchés au couteau. Son regard est ainsi allé à la rencontre du territoire en n’apportant pour tout bagage que son instinct, ses émerveillements et ses obsessions de photographe. « Il faut se mettre dans la situation non pas de chercher [l’image], mais de vouloir la trouver, qu’elle se donne à vous en quelque sorte, quelque part à mi-chemin entre “créer un moment” et “recevoir un don de ce moment”. Pendant près de vingt ans, il se sera ainsi confronté à cette tension nerveuse comme à ces instants poétiques qui caractérisent le Mexique. Et ses cadrages – un peu plus larges et ouverts que ceux qu’il aime habituellement faire – de privilégier les obliques qui font basculer l’image dans les hors-champs de la représentation afin de saisir au plus près ce qui se joue devant ses yeux.

Tout rapproche et tout sépare ces deux figures de la photographie contemporaine. Mark Cohen est né en 1943, Bernard Plossu en 1945, mais le premier n’a que très peu quitté la cité minière en déclin de Pennsylvanie qui l’a vu naître et qu’il a sans cesse arpentée pendant près de cinquante ans, alors que le second n’a cessé de bourlinguer de par le monde, en Europe comme en Afrique, aux Amériques comme en Asie. Tous les deux se retrouvent néanmoins sur une approche directe et engagée du monde dans lequel ils se plongent sans retenue, tout autant qu’ils professent une admiration assumée pour la photographie surréaliste, en particulier le mexicain Manuel Álvarez Bravo. Mais si le premier ne jure que par le Leica et l’objectif grand-angle, le second a abandonné définitivement ce même grand-angle, aux États-Unis, pour n’utiliser en grande partie que l’appareil Nikkormat et l’objectif 50 mm. Mettre en parallèle aujourd’hui leurs oeuvres, c’est mesurer les proximités et les écarts de leurs langages visuels respectifs face à une même situation et une même histoire, celles de cette fascination/répulsion entre le Sud des États-Unis et le Mexique, et inversement. Mais c’est surtout prendre conscience de ce que peut être l’éthique, l’exigence et l’engagement d’un photographe vis-à-vis du monde, de la condition humaine de notre monde. Et cette dernière n’a jamais été aussi intense et bouleversante que dans les images que Bernard Plossu et Mark Cohen nous offrent, le temps d’une exposition, sur les cimaises de la galerie du jour. Les frontières peuvent être dès lors plus ténues qu’il n’y paraît.

Marc Donnadieu

Publications

Mark Cohen, «Mexico», éditions Xavier Barral, 2016
Bernard Plossu, «Western Colors», éditions Textuel, 2016

Bernard Plossu est présenté en collaboration avec la galerie Camera Obscura, Paris
Bernard Plossu est également représenté par la galerie Le Réverbère, Lyon.
Remerciements à Stéphane Brasca, commissaire de l’exposition «Western Colors» présentée aux Rencontres d’Arles en 2016.

Sa collection personnelle est actuellement présentée à la Maison européenne de la photographie : «Les rencontres de Bernard Plossu. La collection d’un photographe». Jusqu’au 9 avril 2017 Commissariat : Pascal Hoël et Frédérique Dolivet